
Photo : willgame
Célébrer la séduction? (Non, cet article ne traite peut-être pas de ce que vous croyez.)
[ D'abord une première mise au point. Les filles de type "je suis belle et je me tais" ne m'intéressent pas. Mes amies, et j'en ai plusieurs, sont plutôt du genre brillantes, autonomes, émancipées avec des carrières admirables. Si elles mènent leur vie à elles, à leur façon, c'est que d'autres femmes qui les ont précédé ont mené des combats acharnés pour abattre certaines attitudes et changer les mentalités. C'est grâce à ces féministes que je suis aujourd'hui entouré de femmes si extraordinaires. Le combat féministe n'est pas terminé. Mais parfois, je trouve, il se trompe de cible. ]
[ La deuxième mise au point est une précision. Le Conseil du statut de la femme n'est pas un groupe de pression indépendant. Je trouve qu'il agit comme un groupe de pression indépendant, mais c'est un organisme gouvernemental officiel. Greenpeace et d'autres groupes pro-écolos peuvent bien tourner les coins ronds en déformant la réalité pour mieux faire avancer leurs points. Mais le ministère de l'Environnement n'a pas le droit de nous en passer une p'tite vite pour défendre un point de vue vert. Parce que le ministère de l'Environnement, c'est le gouvernement. Le Conseil du statut de la femme aussi. Il devrait faire preuve de la même rigueur. ]
Photo : creatività e follia ♫♪
Avouons-le, la société évolue, et des fois ça nous dérange. Ce n’est pas grave, nos parents aussi sont passés par là. Ma grand-mère, à une autre époque, n’a rien compris du mouvement hippie, avec toute sa drogue et son free sex. Là, aujourd’hui, on a de la difficulté à comprendre pourquoi une fillette de 10 ans porterait un string. Ça dérange…
Comme La Presse nous l’a appris cette semaine, le Conseil du statut de la femme a été assez dérangé pour publier un rapport qui déplore d’une part que les jeunes adolescentes et préadolescentes affichent publiquement leur sexualité par des vêtements qui les mettent un peu trop en valeur selon les goûts du Conseil, et d’autre part que les médias soient beaucoup plus sexués qu’avant.
Je ne suis pas sûr qu’on ait pris le temps de demander aux adolescentes concernées pourquoi elles s’habillent comme ça. Ou de demander aux adolescents ce qu’ils aiment dans ces médias si sexués. Et encore moins d’écouter et comprendre leurs réponses.
J’ai l’impression qu’on préfère plutôt faire parler les statistiques et nos vieux démons pour donner un sens à nos dérangements.
C’est là qu’on dérape un peu il me semble.

De quoi s’agit-il?
Certaines adolescentes portent des vêtements très évocateurs qui crient « je suis sexuée ». Et ce, quelques années avant l’âge où elles vont effectivement commencer à baiser (mais peut-être pas avant d’avoir le goût d’embrasser ce beau grand black qui se tient dans le coin là-bas…).
Les jeunes filles séduisent, taquinent, testent les limites avec les garçons de leur âge (ou plus vieux de deux ou trois ans, parce qu’à cet âge là, deux ou trois ans de plus peuvent rendre un gars pas mal plus attrayant). Certaines, qui ont une moins bonne estime d’elles-mêmes, baisent pour mieux plaire. D’autres baisent parce qu’elles aiment ça.
Que ça nous plaise ou pas, ça fait très longtemps que ça se passe comme ça entre adolescents. Ce qu’il y a de neuf, c’est que les vêtements sont plus aguichants. Et que les médias parlent plus de sexe.
Et alors?
Alors, eh bien le Conseil dénonce notamment que la publicité utilise le désir sexuel pour vendre. Les médias nous montrent des corps de femme. (Soit dit en passant, je serais très surpris que le Conseil prenne la peine de souligner que les gars aussi subissent une énorme pression par les médias pour qu’ils aient eux-aussi du succès : grosse voiture, grosse maison, gros réer… et bien sûr, gros bras et ventre plat!)

Photo : 23hq.com/ciberado
Le Conseil du statut de la femme déplore tous ces magazines féminins où il est question de maquillage et autres trucs de séduction. Je ne comprends pas. Est-ce que le Conseil croit que les femmes qui les achètent sont des écervelées incapables de savoir ce qui est bon pour elles? Ces magazines-là sont faits par des femmes et pour des femmes, ils sont féminins du début à la fin. C’est 100% femme.
Ça doit bien correspondre à un besoin des femmes, et ce besoin-là doit bien être légitime, non?

Le Conseil ne semble pas s’être demandé pourquoi tant de femmes achètent de tels magazines. Peut-être que c’est trop évident pour qu’on en parle : si les femmes achètent des magazines qui parlent de séduction, c’est que les femmes veulent séduire. Et c’est d’ailleurs normal, légitime et très sain. Donc où est le problème?
Je cite le Conseil :
« Cette impossibilité de s’extraire de l’idéologie de la séduction (…)
est au contraire le plus important échec du féminisme. »
Je suis 100% d’accord avec cette phrase… mais en lui donnant un sens très différent. On dirait que le Conseil ne considère pas que la séduction qui passe par « je suis belle et sexy » (ou « je suis beau et sexy ») est quelque chose de normal, légitime et sain. Le plus important échec du féminisme, ou du moins du féminisme tel que véhiculé par le Conseil du statut de la femme, est son impossibilité de s’extraire de son idéologie en persistant à voir la séduction comme étant quelque chose de fondamentalement négatif et problématique.
Ce que je dis, c’est que la séduction est quelque chose qu’on doit célébrer, et non présenter comme un problème. Ensuite, mais ensuite seulement, on pourra se demander si séduire autrement est nécessaire.
Remarquez que la séduction est un phénomène universel, présent partout sur la planète.
Ce qui change d’une société à l’autre, c’est la façon de codifier et moduler la séduction. Dans d’autres régions du monde, on gère la séduction en cachant les femmes, en les voilant, en choisissant pour elles leur partenaire et en les obligeant à n’avoir qu’un seul partenaire pour toute leur vie. On dirait que c’est un peu la direction proposée par le Conseil du statut de la femme pour les adolescentes québécoises.
Sauf qu’au Québec, on demande plutôt aux gars de « gérer leurs hormones ». Ici, les femmes ont le droit d’être belles et sexy si ça leur tente. Elles sont présentes dans l’espace public, elles peuvent montrer leur corps et choisir leur(s) partenaire(s). Les femmes sont libres et prennent leur place. Je ne connais aucun homme d’ici qui choisirait un autre modèle que le nôtre.
Le Conseil du statut de la femme prône plutôt une auto-censure des médias. C’est un point de vue…

Photo : Paco Santana
Bien sûr, le Conseil fait son travail et avance des statistiques pour défendre son point de vue.
Un exemple tiré du rapport :
« Chez les adolescents en couple, une fille sur cinq (20%) affirme avoir eu des relations sexuelles qu’elle ne désirait pas. »
Une sur cinq, c’est beaucoup. C’est beaucoup trop.
Mais je ne peux m’empêcher de me demander combien de mes amies (adultes, équilibrées, autonomes, etc.) se sont retrouvées au moins une fois au cours des dernières années dans une situation de type « je ne désirais pas avoir une relation sexuelle avec mon chum, mais je l’ai fait quand même pour lui faire plaisir ». En d’autres termes, si on posait la même question aux femmes adultes, quelle serait la statistique? La question que je pose peut paraître très brutale : est-ce une situation que les femmes adultes, équilibrées et autonomes vivent à l’occasion? (Ai-je averti que la question serait brutale?)
Dans un sujet aussi délicat, tout est une question de perspective, nuance et contexte. Voici la même donnée, mais offrant une perspective un peu différente :
« En 2008, quatre adolescentes sur cinq qui ont une vie sexuelle active affirment avoir toujours désiré leurs relations sexuelles, et jamais n’avoir fait l’amour uniquement pour faire plaisir à leur partenaire. »
Subitement, il me semble que cette perspective est moins dramatique, non?
Je pose une autre question: quelle proportion des adolescentes en couple avait eu des relations sexuelles non désirées il y a 10 ans? 20 ans? 30 ans? 40 ans? Si c’est vrai que c’est à cause des strings et autres modes actuelles, les statistiques devraient démontrer une dégradation majeure de la situation depuis 10 ans comparativement aux 30 années précédentes.
J’ai hâte de voir les stats dans le rapport qui sera publié demain… Mais je parie 5$ que la statistique sur les relations sexuelles non désirées au cours des dernières décennies n’y sera pas. Sans données comparatives, l’interprétation faite par le Conseil doit être considérée comme gratuite et sans rigueur.
Je répète pour bien mette en évidence :
Si le Conseil n’avance pas de données statistiques comparatives,
son interprétation devra être considérée comme gratuite et sans rigueur.
En fait, le Conseil semble avancer deux données comparatives pour soutenir son point. Seulement deux. Et malheureusement, ces données semblent très fragiles.

Photo : Howie_Berlin
Première donnée, les adolescentes ont des relations sexuelles plus jeunes. Pourquoi? Peut-être simplement qu’elles se sentent beaucoup moins coupables dans leur sexualité, ce qui enlève des freins au passage à l’acte. Si c’est le cas, nous devrions nous en réjouir. Mais est-ce le cas? Cette intuition (basée sur aucune donnée, désolé je ne suis pas chercheur) me semble aussi bonne que l’explication de la mode vestimentaire et de l’hypersexualisation des médias (explication elle aussi basée, sauf erreur, sur aucune donnée).
En fait, la déculpabilisation de la sexualité pourrait être le phénomène d’origine expliquant à la fois les relations sexuelles plus jeunes, la mode plus explicite et les médias plus sexués. Simple intuition…
Deuxième donnée, les adolescentes se plaignent plus souvent de violence dans leur couple. Si on pose la question au ministère de la Sécurité publique, on répond que le nombre de cas de violence est stable, mais que suite aux campagnes de sensibilisation les jeunes filles acceptent moins la violence et la dénonce donc plus souvent. Si on pose la question au Conseil du statut de la femme, on répond que la violence augmente. Disons que le lien de causalité fait entre la violence et l’hypersexualisation me semble un peu faible.
Simplement pour être clair, je suis le premier dénoncer les problèmes de relations sexuelles non désirées et de violence conjugales chez les adolescentes (et chez les adolescents aussi d’ailleurs, bien que je devine que ça soit beaucoup moins fréquent). Si je pose des questions, c’est pour mieux comprendre la perspective, les nuances et le contexte.
Comprenez que je ne fais aucunement confiance au Conseil du statut de la femme pour me faire comprendre la perspective, les nuances et le contexte. Le Conseil ne semble pas s’encombrer de ce genre de détails.
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