Blackout et journée à l’urgence

Je ne sais pas comment c’est arrivé. Vers 10h45 ce matin, je suis à côté de ma voiture, sur la rue en face de chez moi. Journée ensoleillée, ça fait un bon trois heures que je suis levé, j’ai été actif, je me sens en pleine forme, je suis de bonne humeur. Je dépose mon laptop sur le banc avant côté passager et ouvre la portière arrière pour prendre mon manteau.

Il y a un blackout.

Zéro souvenir pendant deux, cinq, dix secondes… Peut-être plus?

Le prochain souvenir est que je m’assoie à l’avant, côté passager. J’ai le front en sang. Je suis confus. Je transpire. Je laisse la porte ouverte: j’ai peur de perdre connaissance. Je ne vois pas l’immense bosse qui ornera ma tempe droite: placez votre cellulaire sur votre tempe, vous avez une idée de la forme que prendra mon crane.

Je suppose que je suis tombé. C’est l’idée que j’ais alors : je suis tombé. Mais je n’ai aucun souvenir d’être tombé ou de m’être relevé. Je suis blessé. J’entends une femme:

  • Voulez-vous que j’appelle la police?
  • Non non, je suis tombé, ça va aller.

En réalité, je suis confus. Je ne vois pas la femme qui m’offre de l’aide. Je n’ai aucune idée de ce qui s’est réellement passé, ni évidement si « ça va aller » pour vrai.

Je rentre chez moi. J’ai l’idée de m’allonger. Je ne le fais pas de peur d’y perdre conscience. C’est que je réalise que je me rappelle très bien avoir un rendez-vous dans 15 minutes avec mon collègue Sébastien, je me rappelle très bien avoir une journée très remplie devant moi… mais je n’ai aucune idée de mes autres rendez-vous de la journée.

Je ne me rappelle pas si j’ai dormi chez moi la veille, ou si j’ai dormi chez ma toute nouvelle blonde. (Je me rappelle par contre très bien que Manon est ma nouvelle blonde : même traumatisé, mon cerveau se rappelle de ce qui est le plus important! :-). La Manon en question était chez moi le matin même, et j’aurais dû facilement déduire qu’elle a dormi chez moi, n’est-ce pas? Je ne fais pas ce niveau de déduction. La déduction que je me fais est qu’il ne faut pas que je m’allonge. Et qu’il faut que je vois un médecin.

Je laisse un message au bureau. Il y a un stand à taxis au coin de la rue. Je demande l’urgence. Je ne sais pas quelle est l’urgence la plus proche. Je me rappelle, voyant le parcours choisi par le chauffeur, qu’il y a un hôpital juste de l’autre côté du parc Lafontaine.

A l’urgence, je vois d’abord un infirmier, puis je m’inscris, puis je dois revenir voir l’infirmier. Je cherche mon chemin. Il y a, entre l’infirmier et l’inscription, un total de 10 mètres et une porte battante. Je réalise alors que je suis confus, mais quand on est confus, justement, on est trop confus pour vraiment s’en rendre compte. Donc je réalise que je suis confus, mais je ne réalise pas à quel point je suis confus.

J’ai mal au bras. J‘ai le coude droit en sang, comme le front. Je suppose qu’on m’aura alors placé sur une civière, parce que j’ai passé le reste de la journée sur une civière.

On me transporte dans les couloirs intérieurs. J’attends. On vient me voir, me pose des questions. Ai-je des problèmes de santé? Quelle quantité d’alcool que je bois par semaine? Est-ce que je me pique? J’attends. On prend ma pression, on me fait un électrocardiogramme. J’attends.

Ca aura pris peut-être une heure, peut-être une heure trente pour que je passe un scan.
J’ai avec moi mon sac à laptop (j’avais prévu une longue attente), avec amplement de lecture, mais avant le scan l’idée que j’aurais pu lire ne m’était pas passée à l’esprit. Au retour du scan, je constate donc que je suis moins confus. J’entame la lecture de ce document de formation sur la rédaction web que des collègues ont rédigée. J’aurais pu donner cette formation, et pourtant je dois relire deux ou trois fois certains paragraphes. Je suis moins confus, certes, mais je vois bien que je ne peux pas prétendre ne plus être confus.

Près de moi, un gars que je ne réussis pas à voir est en plein délire religieux. Il est attaché à sa civière. Une jeune fille explique à la médecin que, pour celui que je suppose être son père, ce qu’il y a de plus important est la partie de hockey à 20h. « Il ne reste que trois games… » « Ok, répond la médecin, je vais mettre une notre très claire à son dossier, mais je ne promets rien. » Puis la médecin rappelle la jeune fille et lui demande si elle peut rester présente. « Oui ». Je ne comprends pas le dialogue qui suit, mais la jeune finit par rassurer la médecin: « J’ai été agent de sécurité, si ça ça arrive, je vais intervenir. » J’entends une infirmière dire à un médecin que son aide était requise à l’accueil: une série d’ambulances viennent d’arriver. Mon cas n’est pas prioritaire. Je suis en quelques sortes « en observation ». Je suis traité avec respect et, considérant que mon cas n’est pas prioritaire, avec efficacité. Pour les curieux, je suis à l’hôpital Notre-Dame.

Une autre jeune fille arrive. Elle porte le sarrau et le stéthoscope. Elle est interne. Elle me fait passer des tests neurologiques : tests de vision, de mémoire, de réflexes, etc. Je dois suivre son doigt qui bouge jusqu’aux extrêmes de mon champs de vision, lui réciter les mois de l’année en sens inverse, me rappeler « soulier, brun, honnêteté » et lui répéter ces trois mots 10 minutes plus tard. Son patron, le « vrai » neurologue, viendra confirmer ça plus tard.

Changement de département, c’est la radio du coude.

Je vois ensuite le « patron » de l’interne, qui me repose quelques questions et prends le temps de discuter avec moi.

Il m’explique que, suite à un coup à la tête, il est normal que 10 ou 15 secondes de mémoire s’effacent. Rien dans mon dossier médical n’indique que je pourrais perdre connaissance, mais visiblement je suis tombé (je lui avais dit que mes plaies au front et au coude avaient du gravier dedans). Il m’explique que la forme de la bosse à ma tempe un suppose un impact avec un objet contondant. Une chute au sol fait plus une meurtrissure… Est-ce que je me suis cogné contre le coin de la porte d’auto? Contre mon rack qui dépasse un peu du toit? Je ne sais pas, je risque de ne jamais savoir.

Ce rack est là depuis 6 ou 7 ans, et jamais je ne me cogné dessus… Là je me serais non seulement cogné, mais en plus je me serais cogné assez fort pour faire une telle bosse sur la tête? Le neurologue suppose quand même que je me suis cogné contre le rack de mon auto, et suppose surtout que jamais je ne connaîtrai la vérité.

Ou est-ce que quelqu’un m’aurait frappé dans mon dos? C’est comme si quelqu’un était venu dans mon dos sans que je l’entende, et m’avait frappé en prenant fuite. Ce n’est pas logique, je sais, à ma connaissance personne ne me veut du mal (hé, je suis un criss de bon gars!)… et un voleur serait parti avec mon laptop! Mais je me suis posé cette question parce que la femme qui m’a offert de l’aide ne m’a pas demandé si je voulais qu’elle appelle une ambulance. Elle m’a demandé si je voulais qu’elle appelle la police. A-t-elle vu quelque chose que j’ignore?

Tous les tests et indicateurs sont normaux : scans, radios, historique, etc. Je me suis peut-être simplement cogné très fort, avec probablement pas d’impact à moyen ou long terme. Je suis probablement quitte pour quelques jours de repos.

Mais qu’est-ce qui réellement est arrivé? Au retour de l’hôpital, en fin d’après-midi, j’ai longuement regardé autours de ma voiture. Je n’y ai trouvé aucun indice. J’ai remarqué par contre que l’un des boutons de la télécommande de mon système d’alarme était brisé. Hum? J’ai remarqué aussi que dans la fameuse bosse, faite par un objet contondant selon le médecin, la peau avait deux déchirures, de haut vers le bas (ou du bas vers le haut?), plus ou moins parallèle, à environ un centimètre de distance. Ca n’a pas la forme d’un rack de voiture.

Je ne comprends pas.

« Vous ne saurez probablement jamais avec certitude ce qui s’est passé » m’a bien averti le neurologue… J’arrive à la même conclusion que lui.

J’ai pris deux ibuprofènes. J’ai écris ce texte. J’ai ouvert une bière et soupé avec un tack-out thaï du coin de la rue. Je n’ai pas mal à la tête, mais disons avec un certain euphémisme que je sens la peau de mon crâne un tantinet sensible. On me recommande d’ici lundi de ne pas faire de travaux en hauteur et de ne pas conduire à moins que ça soit essentiel. Demain je ne rentrerai pas au bureau, peu importe la charge de travail à faire.

C’est la première fois que j’ai un blackout comme ça.


Mise à jour cinq mois plus tard :

  • L’épaule est « officiellement » guérie depuis hier. Le reste est ok depuis longtemps.
  • J’ai simulé les événements pour voir comment j’aurais pu tomber et me blesser ainsi. Ma conclusion est que je me suis fait frapper par une voiture. La dame qui m’a offert de l’aide, que j’ai refusée dans ma confusion, était peut-être la conductrice.