Livres : guerre de tranchées dans l’industrie

George R. R. Martin - A Game of Thrones

Amazon contre Hachette. Ou, au niveau local, Renaud-Bray contre Dimedia. Ça sent la guerre commerciale, et ça sent mauvais. Les différents intervenants de l’industrie prennent position. Tous essaient de convaincre le lecteur que c’est l’autre qui a tort. Tous essaient de convaincre le lecteur que c’est son bien qu’on cherche à atteindre, à long terme du moins.

Parce qu’à court terme, c’est indéniable, le lecteur est pénalisé : des livres qu’il veut acheter et lire sont moins disponibles. Pour leurs auteurs aussi c’est une perte sèche.

Le théâtre de toutes ces tensions est l’évolution technologique, avec le brassage de cartes que l’innovation suppose. Amazon est l’exemple d’une entreprise hyper innovante. L’industrie québécoise du livre a aussi tenté d’ « innover »… Elle s’est récemment battue pour obtenir une loi qui aurait empêché les lecteurs à avoir les livres les plus populaires à meilleur prix dans les Costco et les Walmart. C’est pour le bien du lecteur à long terme, plaide-elle. Malheureusement, à long terme, ce sont les Amazon de ce monde qui risquent de gagner. Ce sont eux qui ont l’argent. Mais de toute façon, la question est mal posée.

Règlements et subventions

Le contexte : l’industrie du livre est protégée par une loi qui par exemple oblige les bibliothèques publiques à acheter leurs livres à plein prix auprès de librairies agréées. Des livres plus chers, donc moins disponibles.

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Les éditeurs sont subventionnés, mais la mécanique du système les pousse trop souvent à publier un plus grand nombre de titres, quitte à réduire le tirage de chacun d’entre eux. Ils peuvent même perdre leur subvention si l’un de leurs livres dépasse les 25 000 copies! Pour les romans, le nombre de titres explosent effectivement, alors que le nombre de copies imprimées pour chaque titre est en chute. On se félicite alors de la diversité culturelle. Mais elle est où la culture quand un roman, qui a nécessité à son auteur environ un an de travail à temps plein, n’est lu que par 500 personnes?

Cela a un effet pervers. À 500 copies vendues, l’éditeur n’a aucun incitatif économique à aider l’auteur à améliorer son texte avant de le mettre en marché. C’est pourtant l’un de ses deux rôles fondamentaux (l’autre rôle étant de faire connaître le livre). On se retrouve donc avec une tonne de romans très moyens, notamment parce que leurs auteurs n’ont pas bénéficié de l’aide à laquelle ils auraient droit.

Deux acteurs essentiels… et oubliés?

Parlons de l’auteur un peu. Il n’y a que deux acteurs essentiels dans toutes la « chaîne du livre » : le lecteur et l’auteur. L’un d’eux part, et toute l’industrie du livre s’effondre. Ne devraient-ils pas être la priorité? Au dernier Salon du livre de Montréal, dans une table ronde sur les problèmes de l’industrie, il a fallu (de mémoire) une heure pour qu’un des panélistes prononce enfin le mot « lecteur » ou « auteur ». Ceci est un symptôme de cela.

L’industrie du livre dira bien sûr qu’elle défend les auteurs.L’auteur est pourtant l’individu le moins payé pour toute la chaîne du livre. Si écrire un roman prend l’équivalent d’un an à temps plein, 500 copies à 2$ de droits d’auteur, c’est 63 sous de l’heure. Après son premier livre (donc après un an à travailler à 63 sous l’heure), l’auteur peut demander, et on espère pour lui obtenir, une subvention. Même avec 12 000 $, il n’a pas encore atteint le salaire minimum. Il faut qu’il réussisse à obtenir deux subventions en parallèle, donc à la fois du Conseil des arts du Québec et du Conseil des Arts du Canada, pour atteindre le taux horaire payé à la personne qui passe la vadrouille chez le plus obscure des petits libraires indépendants. Et encore, jamais il ne rattrapera son année de bénévolat.

Situation inique pour le créateur? Oui. Situation qui va changer? Je ne me rappelle pas avoir entendu l’industrie défendre les auteurs qui la fait vivre.

Pour comprendre : il y a DEUX industries du livre

De toute façon, la question est mal posée. Je l’ai dit plus haut. L’industrie ne vit pas grâce à ces centaines d’auteurs – ces milliers d’auteurs – qui peinent à rejoindre les deux bouts. En excluant les subventions, pratiquement tous les revenus viennent de quelques dizaines d’auteurs à succès.

En réalité, nous avons donc deux industries, qui parfois utilisent les mêmes canaux de distribution, parfois non. Costco est un exemple d’un canal de distribution où les auteurs inconnus sont exclus.

Cinquante nuances de Grey

La première industrie est celle, justement, qui vit des subventions. Leurs auteurs sont inconnus. Les textes sont parfois moins accessibles, parce que plus exploratoires, plus littéraires. Hélas, ils sont souvent – et c’est un tabou d’en parler! – simplement moins intéressants. Ces livres n’intéressent pas Walmart, et pour les trouver sur Amazon vous devrez utiliser le moteur de recherche (au passage, merci quand même à Amazon de rendre une partie de ces livres impopulaires facilement accessibles).

La seconde industrie est celle des romans payants, des valeurs sûres. Vous connaissez ces auteurs : Amélie Nothomb, Dany Laferrière, Stephen King et autres J.K. Rowling. Oui ce sont les auteurs que les gens connaissent, mais ce sont surtout les auteurs que les gens veulent lire. On peut critiquer les choix des gens, on peut déplorer leur manque de sensibilité à la « haute » littérature, mais ce sont ces gens qui sont les clients finaux, ceux qui paient les salaires de toute la chaîne (hors subvention, on s’entend). Sans lecteur, point d’industrie du livre. Les livres de ces auteurs populaires sont bien mis en évidence chez votre libraire.

Je veux ici insister sur un détail : avant de se rendre au présentoir de Costco ou à la page d’accueil de Renaud-Bray, ils ont été l’objet de beaucoup d’énergie et de travail. De l’énergie et du travail pour créer le texte le plus captivant possible, par l’auteur d’abord, qui y a mis tout son génie, exactement comme pour les romans inconnus. De l’énergie et du travail améliorer le texte, par le comité de lecture, par l’agent, par l’équipe de l’éditeur. De l’énergie, aussi, pour le connaître l’histoire.

C’est pour les textes de ces auteurs populaires qu’il y a actuellement des guerres de tranchées dans l’industrie du livre. D’un point de vue économique, tout le reste ne compte pas. Et d’un point de vue culturel (je vais ici encore toucher à un tabou), puisque les autres histoires ne sont pas lues, malheureusement ça ne compte pas vraiment plus…

L’influence culturelle qui vient des livres, eh bien elle vient surtout des Game of Thrones.

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La clé de Salomon

Une réflexion au sujet de « Livres : guerre de tranchées dans l’industrie »

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