Le souvenir

C’est une histoire que j’ai souvent racontée à mon retour : au Cameroun, les rapports affectifs et sexuels entre hommes et femmes sont d’abord et avant tout des rapports économiques. Je le savais, mais le vivre a été un choc.

Imaginez la jeune fille, 24 ans, relativement jolie, famille riche. Le père a un resto, les clients (beaucoup de blancs) sont nombreux. Un repas y coûte le salaire d’un ouvrier pendant… ouf, pendant longtemps. La fille a, selon les critères locaux, assez d’argent. Elle n’est pas du tout en mode « survie ».

La fille a passé la journée avec moi. Là, le soir arrivé, elle veut coucher avec moi.

Bon, ça ne m’intéresse pas trop. Peu importe les raisons.

Je lui explique que je vais bientôt rentrer au Canada, que je pourrai bien échanger deux ou trois emails avec elle, mais que ça n’ira pas plus loin. Elle peut oublier l’idée que je la marie et que je l’amène dans mon pays.

Elle veut quand même coucher avec moi. Même si ensuite je rentre dans mon pays. Je n’ai qu’à lui laisser un souvenir.

  • Un souvenir?
  • Oui, un souvenir.
  • Tu veux dire… ?
  • Eh bien, si tu ne me laisses rien, c’est vide. Ça ne donne rien de coucher avec toi. Si tu me laisse un souvenir, ça me donne quelque chose.
  • Concrètement, tu veux que je te donne de l’argent?
  • Oui c’est ça. Oui un souvenir quoi!
  • Euh… il y a beaucoup de différences culturelles entre le Canada et l’Afrique. Tu vois, moi, je ne suis pas habitué de payer une fille pour coucher avec. Ça ne se passe pas comme ça au Canada. Je veux dire… euh… ça t’arrive souvent de te faire payer par un blanc pour coucher avec?
  • Ben oui, c’est sûr!
  • C’est sûr?
  • Ben oui, plusieurs blancs ont des femmes en Europe. Ils ne peuvent pas me marier, donc c’est normal qu’ils me laissent un souvenir.
  • Ça t’es arrivé souvent?
  • Oui.
  • Ah bon. Je ne sais pas… Moi je suis habitué qu’une femme couche avec moi parce que ça lui tente…. gratuitement je veux dire.
  • Tu ne laisses jamais de souvenir?

Je parle avec un Français qui est au Cameroun depuis 23 ans. Il travaille dans l’exploitation forrestière.

  • Quand tu vas revenir à Douala, si tu te cherches une copine, je peux t’indiquer des bons restos pour en trouver une.
  • Ben c’est que…

Je ne sais pas trop quoi lui répondre. Oui une copine serait bien sympa, mais il ne sait pas que mon voyage tire à sa fin et qu’au mieux je vais passer trois jours à Douala avant mon retour à Montréal.

Disons que ça ne fait pas une relation à long terme!

  • C’est facile de se faire une copine. Tu lui paies un verre, tu lui paies le repas, puis elle passe la nuit avec toi. Parfois tu lui donnes un peu d’argent, mais tu n’es pas toujours obligé. Mais il faut que tu fasses attention avec les filles de la région de Douala.
  • Faire attention?
  • Oui, le lendemain matin, très tôt, elles peuvent faire un scandale à l’hôtel. Elles peuvent hausser le ton. C’est de bonne guerre, il faut les comprendre…

Je comprends que le blanc sort alors le portefeuille pour faire taire la demoiselle. Et que la demoiselle retourne ensuite à la maison avec pas mal plus d’argent. Je ne sais pas trop comment expliquer à mon interlocuteur que ce n’est pas tout à fait le genre de relation que je suis habitué avec mes « copines ».

  • Souvent, poursuit-il, on choque les Européens. Ils ne comprennent pas qu’ici, la prostitution ne se fait pas dans un contexte judéo-chrétien du bien et du mal. C’est considéré comme un besoin comme un autre… comme manger par exemple. Ce n’est pas plus immoral que de travailler dans la cuisine d’un resto.

Je ne sais pas s’il dit vrai. Ou s’il justifie toutes les baises qu’il s’est littéralement payées. Mais je sais que je ne vais pas aux putes à Montréal. Pourquoi j’irais aux putes à Douala?