Auteur du roman la Deuxième fin

(Extrait : courte scène)

4 juillet 2041 Montréal (Québec), Canada

Le Pilote se traîne les pieds, la tête basse, les mains dans les poches, engourdi par le vent, engourdi par la pluie froide qui s’abat sur les quais du Vieux-Port de Montréal. C’était pas obligé de se passer comme ça. Il maudit Dieu, maudit les gouttes grosses comme des cailloux qui le lapident, maudit ces députés qui ont aboli les restrictions imposées aux drones de surveillance. Le logiciel qui l’a remplacé a fracassé son record d’identifications dès sa première journée.

S’il est descendu à Montréal, c’est pour une offre d’emploi. Un travail stable et bien payé en vente de drones. Des centaines ont passé l’entrevue. Cinq minutes devant une caméra, puis on l’a remercié sans prendre ses coordonnées. Un dernier message du destin pour bien lui faire comprendre ce qu’il est devenu : vieux, gros, malchanceux et dorénavant chômeur, rendu désuet par quelques milliers de dollars et un branchement à la Mosaïque.

Un mendiant couvert de boutons purulents, les joues creuses et le regard vide, lui quête de la monnaie. Le Pilote lui laisse quelques dollars. Il se demande si bientôt il sera à la place de cet homme, au bout du rouleau, au bout de ses ressources. Il se demande combien de temps il prendra pour descendre aussi bas. Pour que la faim le rende vulnérable à la moindre maladie. Il se demande s’il trouvera quelque chose pour stopper la chute, s’il sera chanceux. Ou, comme il l’a trop fait récemment, s’il prendra la mauvaise décision.

— Hé mon chum !

Le Pilote se retourne. Une femme, plus petite, plus jeune, la tête cachée par un capuchon qui déborde de mèches rousses et frisées.

— T’en veux une ? demande la Rouquine en lui tendant une cigarette.

Le Pilote accepte. Elle ouvre un parapluie.

— T’as l’air d’avoir froid… dit-elle.

— T’es une missionnaire ?

— T’es un pilote ?

La Rouquine le regarde droit dans les yeux et, faisant jaillir une flamme entre eux, dit d’un ton désinvolte :

— Je cherche un pilote de drone.

Elle allume la cigarette du Pilote.

— Achète-toi un logiciel, dit-il. Ou demande à 525 600.

— C’est un pilote humain que je veux. J’ai parlé aux gens dans la file cet après-midi. Le meilleur, ça a l’air que c’est toi.

© 2020 Étienne Denis

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